Sur les montagnes sacrées de l’empire inca
Depuis la petite oasis de San Pedro de Atacama, le Volcán Lascar n’a pas fière allure. Comparé au cône parfait du Licancabur, il évoque plutôt une taupinière. Une taupinière qui culmine tout de même à 5592 mètres et qui abrite l’un des volcans les plus actifs des Andes. Son caractère quelque peu soupe au lait lui fait régulièrement cracher ses scories à plus de 10’000 mètres d’altitude. Sa dernière éruption remonte à avril 2006.
C’est donc ce Lascar que nous avons choisi pour tester notre acclimatation. Approcher le pied du volcan est déjà en soi une petite aventure: trois heures de trajet sur une vieille piste défoncée. Jusqu’à récemment, cette “route” était un axe de communication majeur entre les régions de San Pedro, au Chili, et de Salta, en Argentine. Il fallait compter environ deux semaines de voyage pour y faire passer un troupeau de lamas. C’est la toute relative abondance en eau (le désert d’Atacama étant l’un des endroits les plus arides au monde) qui a fait la popularité de cet itinéraire. Au bord de la piste, on aperçoit de nombreux murets: d’anciens corrals ou les bêtes étaient rassemblées le soir venu. Les camions ont aujourd’hui remplacé les lamas, et les chauffeurs préfèrent emprunter le Paso de Jama, plus haut mais moins souvent bloqué par la neige.
Entre 3500 et 4000 mètres, la végétation se fait plus abondante. C’est la zone de l’altiplano: de nombreux lamas y paissent librement. Au-delà, c’est la puna:, le désert d’altitude. Le froid et le vent y règnent en maîtres absolus. Quelques espèces animales s’y sont adaptées: vigognes, zorros, canards et flamants roses. Les paysages volcaniques dévoilent toute une palette de gris, de jaunes et d’ocres.
Le pick-up file tantôt sur la piste principale, tantôt sur des pistes secondaires afin éviter les zones les plus défoncées. Le sol est jonché d’ossements: andinistes égarés ? Non, plutôt les restes de lamas mangés en route ou morts durant le trajet. Nous arrivons à la Laguna Lejià, gelée. Figée comme tant d’autres par le rude hiver austral. Nous déjeunons au bord de la lagune avec les occupants du second 4×4: l’endroit est si peu fréquenté qu’on y voyage en convoi. Ceux-ci s’en vont gravir le Chilliques et nous prennent un peu de haut en traitant le Lascar de “5000″ pour grand-mères! 45 minutes de piste supplémentaires nous mènent à 4700 mètres. Le vent ne s’est pas encore levé et le froid est peu marqué.
Un lieu des plus inhospitalier
Christian, notre guide d’origine argentine, donne le rythme: lent… Les 5 premières minutes, nous nous sentons comme deux poissons sortis de leur aquarium. Peu à peu, le corps s’habitue et trouve le bon tempo. A 5400 mètres, le bord du cratère: des allures de portes de l’enfer! Trois à quatre cent mètres de profondeur pour une surface de 7 km2. Des fumerolles y rugissent comme des avions à réaction. Des impacts de bombes volcaniques jonchent le sol, l’air empeste le soufre. Difficile d’imaginer un lieu plus inhospitalier.
Les 150 mètres qui suivent sont bien raides et nous voient régulièrement prendre appui sur les bâtons à la recherche de notre souffle. Les dernières minutes se font sur une arête large et presque plate. Sommet. Embrassades et cris de joie. Le vent est violent, nous peinons à rester debout. Quelques photos et les doigts sont déjà insensibles. Nous entamons la descente.
Initialement, nous aurions du camper à la Laguna Lejià et rejoindre le refuge de la Laguna Miscanti à pied. Une belle ballade au milieu des volcans, un peu comme un trek sur Mars. La vague de froid des derniers jours dissuadera notre guide: les rangers”es” de la Laguna Miscanti y ont mesuré –35°C et l’huile s’est figée dans leur cuisine…
Après une journée de repos, c’est Edison qui nous prend en charge. Edison: tout un poème! Cheveux longs et barbichette, volubile et débordant de vitalité. Durant l’approche du Cerro Miñiques, il nous parle de son boulot, de sa vie et de sa petite fille. En route nous croisons le bus des mineurs du Salar d’Atacama. Déjeuner à bord du 4×4, le froid est vif. L’ombre des volcans s’étire sur l’immensité blanche de cet ancien lac.
Montagnes sacrées
-”Edison, tu cours comme un lapin!?”
-”Il le faut si on veut aller au sommet!”
Message reçu, il va falloir serrer les dents. La première partie de l’ascension se déroule dans de petits blocs de lave entourés d’herbes jaunes. Pas de sentier, pas de marquage, personne non plus. Deux heures de marche pour 600 mètres de dénivelé : nous tenons l’horaire. Les 400 prochains mètres nous voient progresser dans des cendres volcaniques: deux pas en avant, un pas en arrière. Nouvelle pause au début de la zone rocheuse vers 5400m. Les bâtons rejoignent le sac, il va falloir se servir des mains. Durant les trois prochaines heures, nous progressons sur une arête rocheuse. Pas vraiment vertigineuse ni difficile, mais mieux vaut éviter de se blesser: le premier hélicoptère est basé à Antofagasta, à plus de 400 kilomètres…
L’escalade a ceci de bon qu’elle permet de se concentrer sur autre chose que sa respiration. Les petites pauses se font de plus en plus rapprochées, affalés contre un rocher à la recherche de cet air qui devient rare. Avec l’altitude, les paysages se font magiques. La surface gelée des lagunas Miscanti et Miñiques brille au soleil comme un gigantesque miroir. Le Cerro Tuyajto, un volcan tout jaune de soufre se montre du côté du Paso Sico: nous irons y faire un tour dans quelques jours. Tumisa, Chilliques, Miscanti, Puntas Negras, les volcans alentours se trouvent bientôt à nos pieds.
14h30: antécime. Edison nous montre le merveilleux Lago Miñiques: un lac de cratère parfaitement circulaire, gelé lui aussi. Au loin, le Llullaillaco, 6770 mètres. Les plus hauts vestiges archéologiques se trouvent là-haut, à sa cime. En 1999, des chercheurs y ont trouvé trois momies exceptionnellement conservées. Sur l’arête, nous trouvons nous aussi des vestiges incas sous la forme de tas de bois montés ici pour quelque cérémonie. Les Incas vénéraient particulièrement les montagnes possédant un lac à leur cime. 500 ans après la chute de leur empire, la plupart des sommets entourant les lagunas Miscanti et Miñiques sont encore considérés comme sacrés. La communauté indigène de Socaire interdit ainsi l’ascension du magnifique Cerro Miscanti.
20 minutes d’escalade facile et c’est l’arrivée au sommet nord, à 5790 mètres. A 5 m de la cime, Edison insiste pour que nous passions devant. Gracias amigo! C’est un beau cadeau que tu nous fais là!
Par le plus grand des hasards, il se trouve que le Cerro Miñiques est le sommet fétiche de Christian et d’Edison. Ils ont été très surpris quand deux suisses ont débarqué dans leur bureau pour leur demander de les emmener là-haut. Du coup, Edison s’est promis de nous faire parvenir sur ce sommet. Et il me faut bien avouer que ses encouragements et son enthousiasme nous ont sacrément motivés là-haut. A 15h10, nous entamons la descente. Trois heures pénibles dans de raides éboulis infâmes. Nous aimerions courir en bas, mais la fatigue et la peur de se faire mal nous freine.
Coucher de soleil à la voiture. Le Cerro Miñiques rougeoie et s’éteint. Nous allons boire un thé chez les rangers”es”. Elles travaillent là à l’année, à 4200 mètres. Dommage de ne pas être plus à l’aise en espagnol car ça rigole fort dans cette petite cuisine. Retour de nuit à San Pedro. Nous croisons à nouveau le bus des mineurs du Salar. Il n’y a pas que pour nous que la journée a été longue.
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