“When I say : “Kid, let’s go to some place like Bolivia”, let’s go to some place like Bolivia”. C’est sur ces mots que Butch Cassidy et Sundance Kid, célèbres hors-la-lois du Far West, mirent le cap sur la lointaine Bolivie. La sauvagerie du Sud Lipez n’a pas du déplaire à ces bandits de grands chemins.
21 juillet
C’est avec des intentions plus pacifiques que nous franchissons la frontière bolivienne au Hito Cajòn (4600m) : vent violent, ciel d’acier et roches volcaniques aux allures martiennes posent le décor. Un poste frontière surréaliste se trouve planté là : la fonction publique bolivienne n’est pas une sinécure ! D’autant que le concept de chauffage semble totalement absent de la culture andine.
En contrebas, la Laguna Blanca, gelée. Quelques canards andins y barbotent dans les rares zones d’eau libre. C’est le moment de faire connaissance avec nos futurs compagnons de voyage. Barbara, une française venue travailler au Chili et qui, finalement, préfère y voyager. Margarita, une prof de sport autrichienne : elle fait un petit crochet par le Chili avant de se rendre aux Iles Galapagos. Marco et Daniele, deux brésiliens de Belo Horizonte. A voir leur équipement, ils sont plus habitués aux plages de Copacabana qu’aux rigueurs de l’hiver altiplanique : jeans, espadrilles et vestes en cuir. A près de 5000m d’altitude, ca fait un peu tache ! Last but not least, Edgar, le chauffeur, originaire d’Uyuni : peu loquace de prime abord…
Notre Toyota Landcruiser met le cap sur la Laguna Verde. Gelée ou pas gelée ? Sa forte teneur en sel l’empêche de geler au-dessus de -20°C. Il fait donc visiblement plus chaud. Ou plutôt moins froid… Du bord de la lagune, nous jetons un coup d’œil à l’itinéraire du Licancabur. La voiture file ensuite vers la Laguna Polques. Une source chaude y permet la baignade, mais personne ne tente le coup… La route reprend et l’altimètre grimpe : 4600, 4700, 4800, 4900m. Arrivée au bassin géothermique Sol de Mañana : des geysers y crachent leur haleine soufrée à près de 5000m d’altitude et des fumerolles y gèlent au contact des blocs de lave. Souffle court et vertiges, gare au soroche !
Dans la descente sur la Lagune Colorada, la notion de conduite tout terrain prend tout son sens. Nous croisons au passage des groupes de vigognes (parents sauvages du lama). La traversée d’une plaine d’un rouge rouille suivie du passage d’un gué gelé nous mène au refuge REA. Pour l’almuerzo, un petit conseil d’une vieille bolivienne : “Profitez de manger maintenant, vous aurez moins faim ce soir !” Message reçu, je m’empiffre ! D’autant plus volontiers que Marco et Daniele commencent à montrer les premiers signes de mal d’altitude.
Pour ceux qui seraient tentés de croire que les flamants roses ne poussent qu’en Camargue, voir ces échassiers se promener nonchalamment sur les eaux à moitié gelées d’une lagune, à 4300m d’altitude, suscite un doute : le mal d’altitude en est-il déjà au stade des hallucinations ? Sur les photos, pas d’hésitations : ce sont bien des flamants, mais ils ne sont pas tous roses ! Pour info, il en vit ici trois espèces : chiliens, andins et de James. La Laguna Colorada est une réserve pour ces espèces menacées.
Retour au refuge, l’altimètre indique 4300m et nous promet une bonne nuit. Avec Maude et Barbara, nous profitons de cette fin d’après-midi pour nous balader dans le désert afin de parfaire notre acclimatation. A 4500m, l’ombre et un viento loco nous font prendre la route du retour. Dans le refuge, il fait à peine moins froid qu’a l’extérieur : un toit en plastique, c’est pas terrible comme isolation… Dans le couloir qui sert de salle à manger, un mantra se fait insistant: “Mucho frio !” Le soroche commence à se lire sur certains visages. A 20h, tout le monde se couche. Daniele et Marco acceptent bien volontiers nos Gore-Tex : 7 couches d’habits et 7 couvertures, ca devrait le faire pour la nuit ! Extinction des feux… Le bal du vomi peut commencer!
22 juillet
Réveil au milieu de zombies plus ou moins comateux. Comme d’habitude, Maude a dormi comme un loir ; la nuit hypoxique ne semble pas avoir laissé de traces. Barbara et moi avons un léger mal de crâne et peu d’appétit. Du côté du Brésil, ce n’est pas la grande forme, mais on sert les dents. Du côté de l’Autriche, c’est le début d’un black-out de trois jours : Margarita ne reprendra forme humaine qu’une fois de retour à San Pedro!
Edgar nous emmène vers le désert de Siloli et son arbol de piedra. En ouvrant la porte du 4×4, nous comprenons rapidement quel est l’architecte de cette fleur d’ignimbrite: de minuscules fragments de roches emportés par le vent qui nous fouette le visage, transperce nos épaisses doudounes et compromet notre équilibre.
Retour dans le calme du 4×4. Et c’est parti pour un rodéo chaotique qui nous emmène le long d’un chapelet de lagunes et de salars tous plus beaux les uns que les autres. La vie animale se limite ici aux flamants, vigognes et viscachas (espèce de lapin-écureuil qui bondit de rochers en rochers). Deux volcans attirent notre regard : l’Ollagüe et son panache de fumée, ainsi que le Caquella et ses splendides couloirs enneigés : dommage que les skis soient restés à Fribourg!
Almuerzo à Alota (3500m) : l’air un peu plus épais nous ouvre l’appétit. La tempête de sable qui se lève donne à ce lieu une allure de village fantôme. L’architecture renforce cette impression : une rue unique ponctuée d’étranges « arbres » de pierre. Les quelques boliviens qui mettent le nez dehors courent de maison en maison, en essayant d’éviter les remillos (tourbillons de poussière). Pour un peu, on croirait entendre la petite musique des films de Sergio Leone, celle qui précède les duels… Pour quelques pesos de plus, nous avons droit à une platée de légumes aux légumes, accompagnée de soupe aux … légumes ! Cauchemar pour Marco le carnivore !
Le reste de la journée nous voit partir en direction d’un refuge au bord du Salar d’Uyuni. Tôles ondulées, gués, remillos ; la routine, quoi ! Deux pannes sèches au milieu de nulle part viendront pimenter cet après-midi. Petit sourire gêné d’Edgar quand il nous annonce : “Ya no tenemos gasolina…” Il n’y a plus qu’à attendre le minibus qui nous suit de loin. Le passage d’un pick-up, 20 minutes plus tard, permettra à Edgar de siphonner quelques litres d’essence. Peu avant le Salar de Chiguaña, nous croisons la ligne de chemin de fer Calama-Uyuni. Une gare délabrée et un réservoir d’eau d’où s’échappent des tentacules de glace : les fantômes de Butch Cassidy et du Kid ne doivent pas rôder bien loin ! Coucher de soleil sur le salar : le volcan Tunupa sera le dernier à s’éteindre. Riz, pollo, et au dodo !
23 juillet
7h du matin : un agréable 0°C me permet d’admirer l’embrasement du salar et des cactus qui le bordent. Une surprise nous attend sous la forme d’une anglaise nommée Aby. On lui a vendu un tour de deux jours comprenant l’ascension du Tunupa (5400m). Comme on ne sait pas trop où la caser, elle se retrouve dans notre voiture. Nous apprenons au passage que nous sommes les heureux candidats à l’ascension du volcan. Grands sourires pour trois d’entre nous, tirage de gueule pour le reste du groupe!
Le Salar d’Uyuni : une mer de sel de 12’000km2 (un quart de la Suisse !) ponctuée d’îlots volcaniques. Deux heures de route pour le traverser au plus court. Horizons blancs entêtants. Lumière aveuglante. Nous faisons halte à l’Isla del Pescadores. Point de pêcheurs ou de poissons pourtant. Mais les restes de coraux sur la lave sont la preuve que cette étendue stérile était un lac bien vivant il y a quelques millions d’années.
Départ pour le Tunupa. Notre ascension se résume en fait à une marche d’une dizaine de minutes pour aller voir une grotte abritant des momies… Petits regrets pour ce nouveau changement de plan, mais la vue sur le salar valait le déplacement. Almuerzo à Colchani, village dont les maisons sont faites de briques de sel. Les tables et les chaises aussi.
Edgar nous dépose à Uyuni. Poussière et gaz d’échappement. La pauvreté de la Bolivie saute aux yeux. Trois heures d’attente entre les rues venteuses, les bouibouis pas chauffés et les bureaux glacés de l’agence Colque. Au coucher du soleil, le bus pour San Pedro nous emmène. Quatre heures de route jusqu’à Vila Mar. Une petite auberge tenue par un bolivien rigolard aux allures d’Inuit nous permet un bref repos.
24 juillet
Le bus repart à 4h30 sous un ciel chargé d’étoiles. Jamais la Voie Lactée ne m’a semblé si bien nommée. Petit à petit, le froid cède au jour sur le Sud Lipez. C’est non loin d’ici que quelques grammes de plomb mirent un terme à la chevauchée sanglante de Butch Cassidy et du Kid.
Notre périple bolivien s’achève, lui, à la Laguna Verde. Pour tous, ce voyage dans le Far South bolivien restera gravé dans les mémoires: dans le coin des pires cauchemars pour certains, dans celui des meilleurs souvenirs pour nous. Formalités douanières, chaleur et oxygène. Echanges d’adresses, embrassades et adieux.