3 jours en 1 pour un « Tour des Dents du Midi » rapide et léger

avril 9, 2008 par philuvolantu

Comment faire une randonnée de trois jours en autonomie tout en portant un sac le plus léger possible ? Consulter le forum randonner-leger.org et dévoyer sa balance de cuisine est une excellente solution. Mais cet été, pour le tour des Dents du Midi, j’ai voulu essayer une autre piste.

Si randonner léger permet de marcher plus  vite et plus longtemps, randonner TRES léger devrait permettre de marcher plus vite et plus longtemps. En passant de trois jours/deux nuits à une seule longue journée, adieu réchaud, popote, et autre sac de couchage !

Petit à petit le projet prend forme. Deux amis, Rafaël et Bertrand, décident d’y prendre part. Nous nous retrouvons le 21 juillet à Champéry. A regarder l’orage noyer le Val d’Illiez… Ca commence bien… Mais vers minuit, la pluie cesse. A 3h10 du mat’, nous quittons le chalet dans une ambiance humide et frisquette.

Et c’est parti pour 48 kilomètres et 3200 mètres de dénivelé, que nous espérons parcourir en 15 à 18 heures. Pour info, le record du tour « officiel » – un poil plus court – est de 4h20. Par Pierre-André Gobet, également détenteur du record Chamonix->Mt-Blanc en 5h10’ aller/retour !

Dans un sac de 12L (pas mal pour une rando de 3 jours !) :
-une micro-polaire,
-un anorak en Pertex,
-une paire de gant,
-un bonnet,
-un bénarès,
-à manger et à boire,
-un téléphone,
-une frontale,
-une paire de lunettes de soleil,
-une carte,
-une petite pharmacie.

Sur la bête :
-un collant,
-un T-shirt long,
-une casquette,
-des pompes de trekking légères,
-une paire de bâtons,
-une montre altimètre.

Personne dans les rues du village. Le faisceau de nos frontales se heurte à un mur de brouillard. C’est presqu’à tâtons que nous suivons le bien nommé « Chemin des Poussettes »… Le chemin du Refuge d’Antème se prend cette nuit pour un ruisseau. Les « trails » résistent mal au déluge et les chaussettes produisent bientôt un désagréable splotch-splotch des plus scandinaves.

Dans l’entrelacs de chemin et de routes de ce versant nord des Dents du Midi, l’orientation nocturne n’est pas évidente. La jonction avec l’itinéraire officiel, au chalet de Métécoui, nous occupe un bon quart d’heure. L’aube nous cueille à proximité du Refuge d’Antème. Tout le monde dort encore…

La première montée est dernière nous ; on enquille la traversée en balcon vers l’auberge de Chindonne, qu’un brouillard à couper au couteau nous fait presque manquer. Il est 8h20 et les premiers groupes en partent. Si tout va bien, on les croisera à nouveau cet après-midi.

Après la pause petit déjeuner, on se remet en route. Et voilà qu’il se met à pleuvoir. La descente sur Vérossaz s’effectue sur de raides chemins boueux longeant des barbelés : gare à la gamelle !

A 10h50, nous quittons Mex. La plus grosse moitié est encore devant nous. Les nuages se déchirent alors que nous remplissons les Platypus à la fontaine du village. On va enfin pouvoir sécher. Une demi-heure sur une route goudronnée nous mène au pied du Col du Jorat : 1100 mètres de dénivelé bien raides et d’une seule traite.

A mi-parcours, la Vierge de Gagnerie, un magnifique pilier de mauvais rocher, émerge des brumes. A 13h nous débouchons au col, où s’ouvre un magnifique panorama sur les Alpes pennines et le massif du Mt-Blanc. 20 minutes de descente et nous arrivons à l’auberge de Salanfe. Mauvaise nouvelle : il n’y a plus de tarte…

Avec son lac (de barrage), ses forêts et ses parois de calcaire ruiniformes, cet endroit évoque un peu les Rocheuses canadiennes. Départ pour le Col de Susanfe, point haut de ce tour, à 2495m. Arrivé au bout du lac, je regarde les pentes du Col des Paresseux.

Il y a deux ans, avec le même Rafaël, j’étais passé à un cheveu d’une fin abrupte en descendant de ce col. Une bête glissade sur un névé bien traître, que crampons et piolet n’arrêtent pas. La vitesse qui augmente, très vite. Le cerveau qui s’emballe et cherche une parade. « Faut que je m’arrête, faut que je m’arrête ! »  Au bas du névé, à quelques mètres du bord d’une première barre, un bloc de la taille d’une grosse TV. Essayer de m’arrêter en le percutant. Je vais m’exploser une jambe, mais tant pis. Un choc. A peine ralenti. En position assise, les jambes allongées, je traverse un petit pierrier, en « lévitation ».

Enfin, je tape dans un banc rocheux. Et me retrouve debout. Face au vide : une barre d’une dizaine de mètres, suivie d’un névé raide et d’une falaise de 200 mètres. Pas une égratignure. Juste un petit trou dans un gant et une pointe crampon un peu tordue. Un bref moment d’euphorie. Puis le contrecoup ; comme une envie de gerber.

Rafaël, occupé à chausser ses crampons, n’a rien vu de ma chute. Il est surpris de me voir aussi bas.
Lui – « T’es descendu drôlement vite ! ».
Moi – « …mouairpf… ».

Je n’étais pas revenu dans le coin depuis. Je suis bien content d’arriver au Col de Susanfe et de laisser ce mauvais souvenir derrière moi. La Haute-Cime nous fait de l’œil… Mais non, ce ne serait pas raisonnable. A 16h, la Cabane de Susanfe nous offre sa tarte aux abricots, miam !

Ne reste plus que l’interminable descente sur Champéry. Nous abordons un Pas d’Encel détrempé avec prudence. Le chemin traverse une haute barre rocheuse le long d’une vire assez large, mais très exposée.

Il est 18h55 quand nous franchissons la porte du chalet. 15h45’ chrono,  dont 14h de marche effective. Notre estimation n’était pas mauvaise. Les chaussures à peine enlevées, nous nous retrouvons attablée devant une énorme croûte au fromage. Pas très diététique, mais miam quand même !

J’avais déjà vécu de trèèèès longues journées en alpinisme. Parce que nous traînions dans des passages techniques ou en mauvaises conditions. Mais c’est la première fois que je me lançais volontairement dans une si grosse bambée. L’expérience était vraiment géniale. J’ai bien aimé la façon dont le corps et l’esprit se programment à la durée d’un effort. Après 8h de marche, on se dit juste : « Bon, ben reste plus qu’à faire l’autre moitié ». Et quel bonheur de marcher avec (presque) rien sur le dos !

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, nous avons aussi profité du paysage et des ambiances très contrastées de cette journée : nuit, brouillard, quelques chamois, la lumière de fin du jour sur les Ruans. Bref, une journée magnifique et bien remplie !

Trekking peaks de la puna d’Atacama

avril 9, 2008 par philuvolantu

 

Sur les montagnes sacrées de l’empire inca

 

Depuis la petite oasis de San Pedro de Atacama, le Volcán Lascar n’a pas fière allure. Comparé au cône parfait du Licancabur, il évoque plutôt une taupinière. Une taupinière qui culmine tout de même à 5592 mètres et qui abrite l’un des volcans les plus actifs des Andes. Son caractère quelque peu soupe au lait lui fait régulièrement cracher ses scories à plus de 10’000 mètres d’altitude. Sa dernière éruption remonte à avril 2006.

 

C’est donc ce Lascar que nous avons choisi pour tester notre acclimatation. Approcher le pied du volcan est déjà en soi une petite aventure: trois heures de trajet sur une vieille piste défoncée. Jusqu’à récemment, cette “route” était un axe de communication majeur entre les régions de San Pedro, au Chili, et de Salta, en Argentine. Il fallait compter environ deux semaines de voyage pour y faire passer un troupeau de lamas. C’est la toute relative abondance en eau (le désert d’Atacama étant l’un des endroits les plus arides au monde) qui a fait la popularité de cet itinéraire. Au bord de la piste, on aperçoit de nombreux murets: d’anciens corrals ou les bêtes étaient rassemblées le soir venu. Les camions ont aujourd’hui remplacé les lamas, et les chauffeurs préfèrent emprunter le Paso de Jama, plus haut mais moins souvent bloqué par la neige.

 

Entre 3500 et 4000 mètres, la végétation se fait plus abondante. C’est la zone de l’altiplano: de nombreux lamas y paissent librement. Au-delà, c’est la puna:, le désert d’altitude. Le froid et le vent y règnent en maîtres absolus. Quelques espèces animales s’y sont adaptées: vigognes, zorros, canards et flamants roses. Les paysages volcaniques dévoilent toute une palette de gris, de jaunes et d’ocres.

 

Le pick-up file tantôt sur la piste principale, tantôt sur des pistes secondaires afin éviter les zones les plus défoncées. Le sol est jonché d’ossements: andinistes égarés ? Non, plutôt les restes de lamas mangés en route ou morts durant le trajet. Nous arrivons à la Laguna Lejià, gelée. Figée comme tant d’autres par le rude hiver austral. Nous déjeunons au bord de la lagune avec les occupants du second 4×4: l’endroit est si peu fréquenté qu’on y voyage en convoi. Ceux-ci s’en vont gravir le Chilliques et nous prennent un peu de haut en traitant le Lascar de “5000″ pour grand-mères! 45 minutes de piste supplémentaires nous mènent à 4700 mètres. Le vent ne s’est pas encore levé et le froid est peu marqué.

 

Un lieu des plus inhospitalier

 

Christian, notre guide d’origine argentine, donne le rythme: lent… Les 5 premières minutes, nous nous sentons comme deux poissons sortis de leur aquarium. Peu à peu, le corps s’habitue et trouve le bon tempo. A 5400 mètres, le bord du cratère: des allures de portes de l’enfer! Trois à quatre cent mètres de profondeur pour une surface de 7 km2. Des fumerolles y rugissent comme des avions à réaction. Des impacts de bombes volcaniques jonchent le sol, l’air empeste le soufre. Difficile d’imaginer un lieu plus inhospitalier.

 

Les 150 mètres qui suivent sont bien raides et nous voient régulièrement prendre appui sur les bâtons à la recherche de notre souffle. Les dernières minutes se font sur une arête large et presque plate. Sommet. Embrassades et cris de joie. Le vent est violent, nous peinons à rester debout. Quelques photos et les doigts sont déjà insensibles. Nous entamons la descente.

 

Initialement, nous aurions du camper à la Laguna Lejià et rejoindre le refuge de la Laguna Miscanti à pied. Une belle ballade au milieu des volcans, un peu comme un trek sur Mars. La vague de froid des derniers jours dissuadera notre guide: les rangers”es” de la Laguna Miscanti y ont mesuré –35°C et l’huile s’est figée dans leur cuisine…

 

Après une journée de repos, c’est Edison qui nous prend en charge. Edison: tout un poème! Cheveux longs et barbichette, volubile et débordant de vitalité. Durant l’approche du Cerro Miñiques, il nous parle de son boulot, de sa vie et de sa petite fille. En route nous croisons le bus des mineurs du Salar d’Atacama. Déjeuner à bord du 4×4, le froid est vif. L’ombre des volcans s’étire sur l’immensité blanche de cet ancien lac.

 

Montagnes sacrées

 

-”Edison, tu cours comme un lapin!?”

-”Il le faut si on veut aller au sommet!”

Message reçu, il va falloir serrer les dents. La première partie de l’ascension se déroule dans de petits blocs de lave entourés d’herbes jaunes. Pas de sentier, pas de marquage, personne non plus. Deux heures de marche pour 600 mètres de dénivelé : nous tenons l’horaire. Les 400 prochains mètres nous voient progresser dans des cendres volcaniques: deux pas en avant, un pas en arrière. Nouvelle pause au début de la zone rocheuse vers 5400m. Les bâtons rejoignent le sac, il va falloir se servir des mains. Durant les trois prochaines heures, nous progressons sur une arête rocheuse. Pas vraiment vertigineuse ni difficile, mais mieux vaut éviter de se blesser: le premier hélicoptère est basé à Antofagasta, à plus de 400 kilomètres…

 

L’escalade a ceci de bon qu’elle permet de se concentrer sur autre chose que sa respiration. Les petites pauses se font de plus en plus rapprochées, affalés contre un rocher à la recherche de cet air qui devient rare. Avec l’altitude, les paysages se font magiques. La surface gelée des lagunas Miscanti et Miñiques brille au soleil comme un gigantesque miroir. Le Cerro Tuyajto, un volcan tout jaune de soufre se montre du côté du Paso Sico: nous irons y faire un tour dans quelques jours. Tumisa, Chilliques, Miscanti, Puntas Negras, les volcans alentours se trouvent bientôt à nos pieds.

 

14h30: antécime. Edison nous montre le merveilleux Lago Miñiques: un lac de cratère parfaitement circulaire, gelé lui aussi. Au loin, le Llullaillaco, 6770 mètres. Les plus hauts vestiges archéologiques se trouvent là-haut, à sa cime. En 1999, des chercheurs y ont trouvé trois momies exceptionnellement conservées. Sur l’arête, nous trouvons nous aussi des vestiges incas sous la forme de tas de bois montés ici pour quelque cérémonie. Les Incas vénéraient particulièrement les montagnes possédant un lac à leur cime. 500 ans après la chute de leur empire, la plupart des sommets entourant les lagunas Miscanti et Miñiques sont encore considérés comme sacrés. La communauté indigène de Socaire interdit ainsi l’ascension du magnifique Cerro Miscanti.

 

20 minutes d’escalade facile et c’est l’arrivée au sommet nord, à 5790 mètres. A 5 m de la cime, Edison insiste pour que nous passions devant. Gracias amigo! C’est un beau cadeau que tu nous fais là!

 

Par le plus grand des hasards, il se trouve que le Cerro Miñiques est le sommet fétiche de Christian et d’Edison. Ils ont été très surpris quand deux suisses ont débarqué dans leur bureau pour leur demander de les emmener là-haut. Du coup, Edison s’est promis de nous faire parvenir sur ce sommet. Et il me faut bien avouer que ses encouragements et son enthousiasme nous ont sacrément motivés là-haut. A 15h10, nous entamons la descente. Trois heures pénibles dans de raides éboulis infâmes. Nous aimerions courir en bas, mais la fatigue et la peur de se faire mal nous freine.

 

Coucher de soleil à la voiture. Le Cerro Miñiques rougeoie et s’éteint. Nous allons boire un thé chez les rangers”es”. Elles travaillent là à l’année, à 4200 mètres. Dommage de ne pas être plus à l’aise en espagnol car ça rigole fort dans cette petite cuisine. Retour de nuit à San Pedro. Nous croisons à nouveau le bus des mineurs du Salar. Il n’y a pas que pour nous que la journée a été longue.

Bolivia

avril 9, 2008 par philuvolantu

 

 

“When I say : “Kid, let’s go to some place like Bolivia”, let’s go to some place like Bolivia”. C’est sur ces mots que Butch Cassidy et Sundance Kid, célèbres hors-la-lois du Far West, mirent le cap sur la lointaine Bolivie. La sauvagerie du Sud Lipez n’a pas du déplaire à ces bandits de grands chemins.

 

21 juillet

C’est avec des intentions plus pacifiques que nous franchissons la frontière bolivienne au Hito Cajòn (4600m) : vent violent, ciel d’acier et roches volcaniques aux allures martiennes posent le décor. Un poste frontière surréaliste se trouve planté là : la fonction publique bolivienne n’est pas une sinécure ! D’autant que le concept de chauffage semble totalement absent de la culture andine.

 

En contrebas, la Laguna Blanca, gelée. Quelques canards andins y barbotent dans les rares zones d’eau libre. C’est le moment de faire connaissance avec nos futurs compagnons de voyage. Barbara, une française venue travailler au Chili et qui, finalement, préfère y voyager. Margarita, une prof de sport autrichienne : elle fait un petit crochet par le Chili avant de se rendre aux Iles Galapagos. Marco et Daniele, deux brésiliens de Belo Horizonte. A voir leur équipement, ils sont plus habitués aux plages de Copacabana qu’aux rigueurs de l’hiver altiplanique : jeans, espadrilles et vestes en cuir. A près de 5000m d’altitude, ca fait un peu tache !  Last but not least, Edgar, le chauffeur, originaire d’Uyuni : peu loquace de prime abord…

 

Notre Toyota Landcruiser met le cap sur la Laguna Verde. Gelée ou pas gelée ? Sa forte teneur en sel l’empêche de geler au-dessus de -20°C. Il fait donc visiblement plus chaud. Ou plutôt moins froid… Du bord de la lagune, nous jetons un coup d’œil à l’itinéraire du Licancabur. La voiture file ensuite vers la Laguna Polques. Une source chaude y permet la baignade, mais personne ne tente le coup… La route reprend et l’altimètre grimpe : 4600, 4700, 4800, 4900m. Arrivée au bassin géothermique Sol de Mañana : des geysers y crachent leur haleine soufrée à près de 5000m d’altitude et des fumerolles y gèlent au contact des blocs de lave. Souffle court et vertiges, gare au soroche !

 

Dans la descente sur la Lagune Colorada, la notion de conduite tout terrain prend tout son sens. Nous croisons au passage des groupes de vigognes (parents sauvages du lama). La traversée d’une plaine d’un rouge rouille suivie du passage d’un gué gelé nous mène au refuge REA. Pour l’almuerzo, un petit conseil d’une vieille bolivienne : “Profitez de manger maintenant, vous aurez moins faim ce soir !” Message reçu, je m’empiffre ! D’autant plus volontiers que Marco et Daniele commencent à montrer les premiers signes de mal d’altitude.

Pour ceux qui seraient tentés de croire que les flamants roses ne poussent qu’en Camargue, voir ces échassiers se promener nonchalamment sur les eaux à moitié gelées d’une lagune, à 4300m d’altitude, suscite un doute : le mal d’altitude en est-il déjà au stade des hallucinations ? Sur les photos, pas d’hésitations : ce sont bien des flamants, mais ils ne sont pas tous roses ! Pour info, il en vit ici trois espèces : chiliens, andins et de James. La Laguna Colorada est une réserve pour ces espèces menacées.

 

Retour au refuge, l’altimètre indique 4300m et nous promet une bonne nuit. Avec Maude et Barbara, nous profitons de cette fin d’après-midi pour nous balader dans le désert afin de parfaire notre acclimatation. A 4500m, l’ombre et un viento loco nous font prendre la route du retour. Dans le refuge, il fait à peine moins froid qu’a l’extérieur : un toit en plastique, c’est pas terrible comme isolation… Dans le couloir qui sert de salle à manger, un mantra se fait insistant: “Mucho frio !” Le soroche commence à se lire sur certains visages. A 20h, tout le monde se couche. Daniele et Marco acceptent bien volontiers nos Gore-Tex : 7 couches d’habits et 7 couvertures, ca devrait le faire pour la nuit ! Extinction des feux… Le bal du vomi peut commencer!

 

22 juillet

Réveil au milieu de zombies plus ou moins comateux. Comme d’habitude, Maude a dormi comme un loir ; la nuit hypoxique ne semble pas avoir laissé de traces. Barbara et moi avons un léger mal de crâne et peu d’appétit. Du côté du Brésil, ce n’est pas la grande forme, mais on sert les dents. Du côté de l’Autriche, c’est le début d’un black-out de trois jours : Margarita ne reprendra forme humaine qu’une fois de retour à San Pedro!

Edgar nous emmène vers le désert de Siloli et son arbol de piedra. En ouvrant la porte du 4×4, nous comprenons rapidement quel est l’architecte de cette fleur d’ignimbrite: de minuscules fragments de roches emportés par le vent qui nous fouette le visage, transperce nos épaisses doudounes et compromet notre équilibre.

 

Retour dans le calme du 4×4. Et c’est parti pour un rodéo chaotique qui nous emmène le long d’un chapelet de lagunes et de salars tous plus beaux les uns que les autres. La vie animale se limite ici aux flamants, vigognes et viscachas (espèce de lapin-écureuil qui bondit de rochers en rochers). Deux volcans attirent notre regard : l’Ollagüe et son panache de fumée, ainsi que le Caquella et ses splendides couloirs enneigés : dommage que les skis soient restés à Fribourg!

 

Almuerzo à Alota (3500m) : l’air un peu plus épais nous ouvre l’appétit. La tempête de sable qui se lève donne à ce lieu une allure de village fantôme. L’architecture renforce cette impression : une rue unique ponctuée d’étranges « arbres » de pierre. Les quelques boliviens qui mettent le nez dehors courent de maison en maison, en essayant d’éviter les remillos (tourbillons de poussière). Pour un peu, on croirait entendre la petite musique des films de Sergio Leone, celle qui précède les duels… Pour quelques pesos de plus, nous avons droit à une platée de légumes aux légumes, accompagnée de soupe aux … légumes ! Cauchemar pour Marco le carnivore !

 

Le reste de la journée nous voit partir en direction d’un refuge au bord du Salar d’Uyuni. Tôles ondulées, gués, remillos ; la routine, quoi ! Deux pannes sèches au milieu de nulle part viendront pimenter cet après-midi. Petit sourire gêné d’Edgar quand il nous annonce : “Ya no tenemos gasolina…” Il n’y a plus qu’à attendre le minibus qui nous suit de loin. Le passage d’un pick-up, 20 minutes plus tard, permettra à Edgar de siphonner quelques litres d’essence. Peu avant le Salar de Chiguaña, nous croisons la ligne de chemin de fer Calama-Uyuni. Une gare délabrée et un réservoir d’eau d’où s’échappent des tentacules de glace : les fantômes de Butch Cassidy et du Kid ne doivent pas rôder bien loin ! Coucher de soleil sur le salar : le volcan Tunupa sera le dernier à s’éteindre. Riz, pollo, et au dodo !

 

23 juillet

7h du matin : un agréable 0°C  me permet d’admirer l’embrasement du salar et des cactus qui le bordent. Une surprise nous attend sous la forme d’une anglaise nommée Aby. On lui a vendu un tour de deux jours comprenant l’ascension du Tunupa (5400m). Comme on ne sait pas trop où la caser, elle se retrouve dans notre voiture. Nous apprenons au passage que nous sommes les heureux candidats à l’ascension du volcan. Grands sourires pour trois d’entre nous, tirage de gueule pour le reste du groupe!

Le Salar d’Uyuni : une mer de sel de 12’000km2 (un quart de la Suisse !) ponctuée d’îlots volcaniques. Deux heures de route pour le traverser au plus court. Horizons blancs entêtants. Lumière aveuglante. Nous faisons halte à l’Isla del Pescadores. Point de pêcheurs ou de poissons pourtant. Mais les restes de coraux sur la lave sont la preuve que cette étendue stérile était un lac bien vivant il y a quelques millions d’années.

 

Départ pour le Tunupa. Notre ascension se résume en fait à une marche d’une dizaine de minutes pour aller voir une grotte abritant des momies… Petits regrets pour ce nouveau changement de plan, mais la vue sur le salar valait le déplacement. Almuerzo à Colchani, village dont les maisons sont faites de briques de sel. Les tables et les chaises aussi.

 

Edgar nous dépose à Uyuni. Poussière et gaz d’échappement. La pauvreté de la Bolivie saute aux yeux. Trois heures d’attente entre les rues venteuses, les bouibouis pas chauffés et les bureaux glacés de l’agence Colque. Au coucher du soleil, le bus pour San Pedro nous emmène. Quatre heures de route jusqu’à Vila Mar. Une petite auberge tenue par un bolivien rigolard aux allures d’Inuit nous permet un bref repos.

 

24 juillet

Le bus repart à 4h30 sous un ciel chargé d’étoiles. Jamais la Voie Lactée ne m’a  semblé si bien nommée. Petit à petit, le froid cède au jour sur le Sud Lipez. C’est non loin d’ici que quelques grammes de plomb mirent un terme à la chevauchée sanglante de Butch Cassidy et du Kid.

 

Notre périple bolivien s’achève, lui, à la Laguna Verde. Pour tous, ce voyage dans le Far South bolivien restera gravé dans les mémoires: dans le coin des pires cauchemars pour certains, dans celui des meilleurs souvenirs pour nous. Formalités douanières, chaleur et oxygène. Echanges d’adresses, embrassades et adieux.

A travers les Hautes Vosges

avril 9, 2008 par philuvolantu

Récit d’une traversée de trois jours dans les Hautes Vosges en mai 2007: http://www.camptocamp.org/articles/111193/fr

Fra li monti : de Calenzana à Vizzavona, du 13 au 20 juin 2007

avril 9, 2008 par philuvolantu

Mercredi 13 juin

Le soleil se lève sur la Méditerranée alors que le ferry Mega Express Two double le Cap Corse, aux villages à flanc de montagne. Peu après c’est l’arrivée au port de Bastia, qui exige du pilote un impressionnant créneau arrière. Premiers pas sur l’Ile de Beauté en direction de la Place St-Nicolas pour un petit déjeuner à la terrasse du Bar Napoléon. Température douce et palmiers, ça fleure bon les vacances.

Le train à destination de Calvi et Ajaccio est bien plus rempli que l’automne précédent. Par chance, c’est une charmante corse aux cheveux de jais, et non un randonneur allemand et velu, qui prend place à mes côtés. Les chemins de fer corses ayant reçu la manne européenne, de nombreux tronçons sont en réfection. C’est donc en bus que se fait le trajet de Ponte Leccia à Ile Rousse. Nouveau transbordement pour Calvi dans une bétaillère des années ‘50. Trajet moite et pénible, à écouter un gros pinzut rougeaud débiter son discours de beauf: ” Je me suis fait tout seul moi, Monsieur… Rien de tel qu’une bonne torgnole… etc… etc…”. Sarko ou Le Pen?

La citadelle de Calvi est en vue, je me décide à aller manger un morceau au port. Mais sans trop comprendre comment, je me retrouve dans le bus pour Calenzana, point de départ du mythique “Géhèrevin”. Au gîte d’étape, je fais la connaissance de Marc et Gilles, deux gars qui se trouvaient à bord du même ferry. Ils vont manger au village et me proposent de les accompagner. Départ pour un plat de pâtes au figatellu. Ils viennent du Sud-Ouest et ont réalisé le rêve de tout petit garçon: chauffeur de locomotive! Je n’en avais encore jamais rencontré et j’apprends pas mal de choses plus ou moins drôles et rassurantes sur leur métier. C’est aussi la première d’une longue série de rencontres avec le wagon du jeudi. Du montagnard au cuir tanné au novice innocent, de 17 à 67 ans. Il y a ceux qui l’ont déjà fait, et les autres… Ca rappelle d’autres choses… Et là encore ce ne sont pas forcément les plus forts en gueule qui ont la plus longue… expérience!

Vue la chaleur, pas de regrets de ne pas avoir attaqué la première étape dans l’après-midi. Il est bien plus agréable de siroter une bière en se gavant de fruits. En début de soirée je pars visiter Calenzana. Les petits vieux ne sont pas habillés en noir, mais Uderzo et Gosciny ne sont pas loin de la réalité. Des chants corses sortent de l’église. Plus tard je croise une procession qui promène le Saint du village à travers les rues.

Sur une terrasse, j’aperçois le chauve à bacantes avec qui j’ai pris le bus. Je vais le saluer et nous décidons d’aller souper ensemble: brochettes d’agneau au feu de bois. Jacky a la cinquantaine et viens de l’Aveyron. Il s’est mis à la rando l’année passée. 1200km qui l’ont mené de sa maison à St-Jacques-de-Compostelle. En mémoire de son père, mort peu avant. La seule chose qu’il ait faite pour lui, me dit-il avec comme un regret dans la voix. Invité au mariage de sa petite-nièce dans un village près de Bavella, il a décidé de s’y rendre à pied par le “chemin le plus dur d’Europe”.

Retour au gîte au soleil couchant. Obligé de dormir avec la tente et le sac de couchage grand ouverts. Difficile de croire que quelques jours plus tôt trois personnes sont mortes d’hypothermie 1000m plus haut….

 

Jeudi 14 juin

Réveil à 4h45. Le déjeuner vite avalé, il me reste à faire le sac. Suite à ma première expérience corse, qui m’a fait traîner 21kg sur les pentes du Monte d’Oru, j’ai décidé de m’alléger un peu. Pour ce faire rien de mieux que de prendre un sac trop petit et de rejeter impitoyablement tout ce qui n’y trouve pas place. C’est bien connu, la nature a horreur du vide et tout sac finit par se remplir, quelle que soit sa contenance. Au final, 15kg avec la bouffe pour neuf jours et deux litres de flotte. Mais cela nécessite une sérieuse science du rangement…

Le chemin débute dans le maquis. Malgré l’heure peu avancée, le soleil me rattrape rapidement et c’est en nage que j’atteins le premier col. Magnifique vue sur la citadelle de Calvi au loin. L’arrivée à la Bocca à u Saltu me fait basculer dans la vraie montagne corse: piliers de granite et vallées inextricables. Le chemin roulant, c’est fini pour quelques jours… Les mains entrent rapidement en action, dans des passages plus exposés que difficiles. J’en profite pour rattraper deux sympathiques parisiens. C’est leur première aventure en montagne. Rapides dans les sections roulantes, ils patinent quelque peu dans les sections techniques.

Peu après la Bocca à u Bazzichellu, j’aperçois un gros rapace. Queue en losange, ailes en accent circonflexe: pas de doute, il s’agit d’un gypaète barbu. Durant une dizaine de minutes, je le regarde surfer les ascendances qui naissent au-dessus de grandes dalles chauffées à blanc. Il n’en subsiste qu’une dizaine de couples en Corse. Chanceux. Puis  j’arrive au refuge d’Ortu di u Piobbu, terminus de la première étape. Seuls deux anglais qui doublent l’étape me précédent. J’en profite donc pour dénicher le meilleur emplacement de bivouac possible, à l’ombre.

Quand, en tant que pinzut responsable qui, suite aux tragiques événements d’il y a quinze jours ( trois morts par hypothermie, deux disparus et un groupe de vingt personnes qui est passé à deux doigts d’y rester, alors-que-le-Gardien-leur-avait-bien-dit-de-ne-pas-partir), a bien intégré qu’il fallait écouter les locaux et leur connaissances ancestrales et légendaires sur la météo ô combien capricieuse et dangereuse de leur île, je m’enquiers de la météo, voici la réponse du gardien, mot pour mot : « Il devrait pleuvoir, mais je ne pense pas qu’il va pleuvoir ». Corse ou normand ? Si ses collègues ont été aussi clairs…

Benoît et Brieuc, les deux parisiens, arrivent peu après. On sympathise rapidement et ils me proposent de partager leur platée de riz de midi. La chaleur de bœufs me coupe l’appétit et je me contente de boire un verre avec eux. Benoît est cameraman de télévision et papa d’un petit Gabriel âgé de 8 mois. Du coup, on a deux trois trucs en commun à évoquer. Brieuc est graphiste, et la plupart d’entre vous ont déjà eu l’occasion de voir ses travaux anonymes, car il conçoit, entre autres, le graphisme des génériques de pub pour les chaînes françaises. Malgré leur inexpérience de la montagne, ils marchent bien et fort. Ayant voulu s’alléger au maximum, ils ne portent qu’un minimum de nourriture et n’ont ni réchaud ni tente. Du coup ils sont obligés de partir tôt et de marcher vite s’ils veulent pouvoir dormir dans des refuges au nombre de places limité. Il en est de même pour Jacky, qui arrive tranquillement, encore bien frais malgré les 1400m de dénivelé.

Lézardant à l’ombre, j’entends soudain un bon accent de Lôzanne. Voici Stéphane et Sébastien, 27 et 22 ans, cyclistes et amateurs de demi-marathons et autre polyathlon. Ah, jeunesse arrogante qui écluse bière après bière sans se refuser un petit cigarillo, tout en contemplant les épaves de plus en plus délabrées s’échouant sur la terrasse du refuge. Les cartes du poker menteur d’hier sont maintenant abattues. La plupart gardent le sourire malgré la fatigue. Mais qu’il est cruel ce GR: plus on va lentement, plus on subit le soleil et plus on souffre. Cercle vicieux.

L’après-midi se passe à l’ombre, à grignoter, siester et discuter avec les voisins de tente. Puis c’est en admirant le coucher du soleil que je soupe en compagnie de Sébastien et Stéphane.

 

Vendredi 15 juin

Bip bip, bip bip… Il est 4h55 et le campement s’agite. Le réchaud ronronne tandis que j’avale mon müesli quotidien. Départ à 6h pour le refuge Carrozu. C’est bientôt le passage des premières dalles, pas faciles pour des novices chargés à bloc. Je dépasse rapidement un petit groupe de français. L’un d’eux porte une salopette Gore-Tex et des coques plastiques flambant neuves. Bien du plaisir! En contrebas de la Bocca Pisciaghjia, Benoît et Brieuc me font signe. Je leur rends leur salut. Je ne l’apprendrai que trop tard, mais ils cherchaient à me montrer des mouflons sur les crêtes. Je n’ai rien vu, dommage. Il faut dire que les chemins corses ne se prêtent guère à la marche contemplative. J’en ai fait l’expérience l’année précédente, je n’ai pas envie de repasser par les urgences de Corte…

L’arrivée à la Bocca di Pisciaghjia offre une vue magnifique sur l’impressionnant Cirque de Bonifatu. Tout autour, ce n’est que jaillissement de granites rouges, verts et gris léchés par les brumes de la côte balane.

S’ensuit un cheminement sur les crêtes de toute beauté, mais où il convient d’être attentif si l’on veut éviter de passer des gradins à la piste. Puis c’est la longue descente vers Carrozu, où le soleil me rattrape.

Il n’est que 10h15 et je suis déjà heureux de me mettre à l’ombre sur la terrasse du refuge. Vue l’heure, le gardien me demande si je pense doubler l’étape. D’après lui la météo annonce de petits orages pour l’après-midi. Combinée avec la chaleur et l’envie de revoir les passagers du wagon du jeudi, je décide de profiter de la terrasse. Mais comme les emplacements de bivouac ne sont pas terribles et que je suis le premier, je me permets le luxe de prendre le meilleur lit du dortoir. Le petit train arrive. Pietra, Colomba ou Serena, les bières se suivent.

Avec les Lausannois, les Parisiens et les Toulousaings, nous décidons d’aller faire un tour dans les vasques de la Spasimata. L’appel de la sieste étant le plus fort, seuls Stéphane et Sébastien m’accompagnent. Nous ne résistons pas à franchir la passerelle brinquebalante qui surplombe la rivière d’une dizaine de mètres.

Osera, osera pas? C’est qu’à la mi-juin, l’eau est encore bien fraîche. Un Anglais s’est décidé. C’est vrai que par là-bas, ils ont l’habitude. Je me décide mais m’arrêterai, le souffle coupé, au niveau du nombril. C’est bon, mais faut pas abuser. Une fois sec, lézardage à l’ombre sur des dalles  chaudes, une merveille.

Le ciel se couvre, nous rentrons au refuge. Devant notre enthousiasme, Brieuc et Benoît se décident. Une heure plus tard, Benoît revient le visage en sang. Pieds nus, il a glissé sur une dalle humide et s’est écrasé sur des rochers après avoir sauté une petite barre. Le menton ouvert et les dents de la mâchoire inférieure droite brisées… Fait chier… Pour eux les vacances sont finies. Le gardien appelle les secours mais l’orage naissant retarde les opérations.

Ce n’est que 2h plus tard, après avoir dévasté nombre de tentes et répandu une bonne quantité de chaussettes et slips mouillés dans le maquis que l’EC135 de la Sécurité Civile treuille Benoît et l’emmène à l’hôpital de Calvi pour un premier bilan. L’année passée, un gars s’est fait une double fracture du bassin au même endroit. Maigre consolation… Dommage de se quitter comme ça…

Du coup c’est une soirée un peu terne que je passe en compagnie de Brieuc et Jacky. Mais la Nature nous redonne le sourire en nous offrant un somptueux coucher de soleil.

 

 

Samedi 16 juin

Jacky me réveille en se levant. C’est un peu tôt pour moi, mais bon. Aujourd’hui, je n’ai rien à ranger et c’est à 5h40 que je démarre, suivi par l’équipe du gars aux coques plastiques. Le franchissement de la passerelle chasse les dernières brumes cérébrales. S’ensuit un cheminement sur les dalles lisses dominant le torrent. Heureusement, elles sont bien sèches, mais gaffe quand même. J’arrive rapidement au lac de la Muvrella. Décevant. Et en plus, il n’y a pas de mouflons (mouflon=a muvra en corse)… Une petite traversée et hop, j’arrive au sommet de la grande descente sur Ascu Stagnu. Le vent s’est levé et pour la première fois je suis content de retrouver le soleil. Le massif du Monte Cintu, point culminant de la Corse à 2700m, est pris dans les nuages.

A 9h10, me voilà à Asco. Zut, l’épicerie vient de fermer. Mais la gardienne, qui rigole bien de mon accent, laisse entrer le P’tit Suisse. Quel bonheur de croquer une pomme!

Asco, c’est une ancienne station de ski. Le cadre est beau, mais le coin est moche. Sur un vieux pin laricio tombé à la gloire du développement, un anonyme a écrit: “J’ai été assassiné par la bêtise humaine. Après plus de 600 ans de force et de beauté, de sombres imbéciles m’ont condamné à mort pour rien, si ce n’est pour essayer de prouver qu’ils étaient puissants. Mais même mort, je resterai ici plus longtemps qu’eux. Amen…”

La météo annonce un petit risque d’averses pour l’après-midi, mais comme j’ai déjà passé trois après-midi à faire le lézard, il est temps de faire parler le mouflon en moi. Départ donc pour la Bocca Tumaginesca, porte d’entrée du mythique Cirque de la Solitude. Ce dernier, et les angoisses qu’il génère, sont au centre de bien des conversations depuis Calenzana. Les mains dans les poches pour certains, terrifiant pour d’autres… Le meilleur moyen reste d’aller y jeter un coup d’œil. A l’approche du col, l’ambiance se fait plus alpine. La végétation disparaît, quelques névés subsistent. Les brumes, accrochées aux flancs de sommets élancés, que déchire un vent violent contribuent à une ambiance qui devient sévère.

J’ai faim, mais je préfère aller voir ce qui m’attend avant de casser la croûte. Pas à dire, ça jette! 200m de dalles rocheuses bien raides à descendre, une traversée au pied et une remontée tout aussi raide sur la Bocca Minuta. On quitte là la grande randonnée pour entrer gentiment dans l’alpinisme. Les deux gars de l’Est qui mangent non loin n’ayant pas l’air pressé, j’en profite pour m’engager dans la descente. Seul, je n’aurai pas à craindre les chutes de pierre et les croisements.

Une  vire exposée mène aux premières chaînes. Et hop en position de rappel pour traverser en diagonale une dalle lisse. Pas trop vertigineux, ça va bien le faire. Et voilà que les chaînes s’arrêtent, mais pas les difficultés. S’ensuivent de longs passages de désescalade pas vraiment difficile mais terriblement exposée. Mieux vaut ne pas se mélanger les lacets! Les géhèristes dont c’est la première expérience alpine ne vont pas être déçus! Apprendre les rudiments de l’escalade ici, avec un gros sac de 25kg, sympa…

Bien que plus raide, la montée est nettement plus tranquille. J’arrive à la Bocca  Minuta en compagnie de deux corses bavards (!). Pour la première fois, le panorama s’ouvre au-delà de la chaîne du Cintu, et dévoile celle de Capitellu-Rotondu, but des prochains jours. Descente rapide sur le refuge Tighjettu. Le fort vent et le temps qui se couvre, combinés à la fatigue d’avoir enchaîné deux étapes et 1900m de dénivelé, me font préférer le dortoir au bivouac. Pour une fois le gardien n’est pas taciturne : décidément, c’est la journée !

Je me retrouve avec le wagon du mercredi et ce n’est pas aussi facile de s’y intégrer, car il y  a davantage de gros groupes. Je fais néanmoins la connaissance de Miguel et François, qui sont eux aussi partis ce matin de Carrozu. Ils cherchent à faire le GR en une grosse semaine. Mais les pieds de François ne sont pas d’accord et le font savoir sous forme de grosses cloques. Miguel poursuit seul et enchaîne sur le refuge de Ciottolu i Mori, à 3h de marche environ. François étant aussi allé se casser les dents sur l’Aconcagua l’année dernière, nous échangeons des souvenirs d’anciens combattants, dont celui de leur guide qui a fait une dépression au camp de base… Sympa de faire le psy à 4200m avec la tête prête à exploser!

 

Dimanche 17 juin

Ben, ce matin, il pleut au réveil… Le ciel est bien sombre, mais ça n’a pas l’air parti pour durer. Dans la montée de la Bocca Foggiale, je dépasse deux militaires qui essaient de boucler le GR en 5-6 jours et qui enchaînent des journées de 12-14h de marche en triplant ou quadruplant les étapes. Voici la Paglia Orba, sommet majeur dans l’esprit des Corses, et le Capu Tafunatu, la montagne trouée. Mais d’ici on n’en voit qu’un petit bout, du trou.

Puis c’est la descente sur le Col du Vergio en passant par les vasques du Golo. L’accident de vendredi me dissuade de tenter la baignade. Au-loin, la vue porte sur le magnifique Golfe de Porto, les calanche de Piana et le dôme granitique du Capu d’Ortu. Encore un coin à aller visiter…

Le Col du Vergio n’est guère plus beau que la station d’Ascu Stagnu, mais aujourd’hui, je ne me sens pas de doubler  jusqu’au refuge de Manganu. L’emplacement de bivouac, au bord de la route, ne m’enchante guère. Mais étant le premier sur les lieux, je peux au moins m’accaparer le seul coin d’ombre, entre quelques pins rachitiques. Après-midi douche, sieste et lecture.

En allant m’acheter une boisson, je tombe sur Stéphane et Sébastien, venus d’une traite depuis Asco. Sympa de se retrouver.

 

Lundi 18 juin

Nouveau départ matinal à destination de Manganu. Enfin un chemin roulant permettant de profiter des charmes de cette forêt de pins laricios. Arrivée à la Bocca San Petru un vent bien frais m’accueille. A voir la forme des arbres, pas de doute que les dominants viennent de l’ouest.

Puis viennent le Lavu de Ninu et ses pozzines, sortes de pelouses-marécages à l’herbe tendre et verte. Un troupeau de chevaux en profite. Vision quasi islandaise. Au loin, les murailles de Capitellu, point culminant du GR20 à 2200m.

Voici Manganu. Il est 10h15. Malgré les nuages sombres qui arrivent de l’ouest, le gardien m’assure du beau temps. Alors je repars en direction du refuge de Petra Piana. Dix minutes plus tard, il pleut… Pas fiable le local… Néanmoins, je décide de lui faire confiance et poursuis la montée vers la brèche de Capitellu. 600m bien rude, mais les nuages apportent au moins un peu d’ombre. Dalles, gros blocs, petits névés, et hop, m’y voici. Superbe vue sur les flèches de granite, la vallée de la Restonica et les lacs de Melu et Capitellu. Petite pause sur les rochers chauffés. C’est ensuite un joli parcours assez alpin jusqu’à la Bocca à a Soglia. Nouvelle traversée pénible dans les blocs, les vernes et la chaleur. Je peine et je suis bien content de rencontrer un suisse allemand rigolard, tout aussi crevé que moi. Lui va vers Manganu. On rigole en se disant qu’on ne se remonte pas vraiment le moral.

Puis c’est Petra Piana vers 14h40. Petit plouf dans la fontaine. Le gardien n’arrivera que vers 18h, il faudra donc attendre pour la bière fraîche. J’en profite pour revoir l’itinéraire assez impressionnant qui monte au Rotondu. Pas facile de l’imaginer depuis le bas. Je vois aussi l’endroit où je m’étais mis la cheville en vrac, à 50m du refuge. Vraiment trop con… Avec la quantité de tentes autour du refuge, l’hélicoptère aurait de la peine à se poser cette fois-ci.

Beau coucher de soleil sur le Monte d’Oru, que l’on a traversé l’automne précédent avec Michel. Une très belle course sur laquelle j’ai bien souffert. Demain, l’itinéraire que je parcourrai sera largement connu.

 

Mardi 19 juin

Dernier réveil aux aurores… Pas un souffle, il fait déjà lourd à 5h, ça promet. La descente sur la Bocca Manganellu est toujours aussi pénible. Puis c’est un parcours de crêtes le long des Pinzi Corbini. Le ciel est bien brumeux et la vue sur la baie d’Ajaccio limitée. Et voici les derniers passages techniques sous la Serra di Tenda. Une longue descente de 600m me mène à la Bocca d’Oreccia, à proximité du refuge de l’Onda. Dommage, car en face il faut remonter de 700m pour gagner la Punta Muratella, en plein cagnard.

Je l’atteins en dégoulinant. Voilà, la dernière difficulté est derrière moi. J’ai tout loisir d’admirer les arêtes du Monte d’Oru avant de me lancer dans l’interminable descente sur Vizzavona. Le chemin prend son temps et zigzague à travers de grandes dalles. Au premier torrent, casquette et T-shirt prennent un bain. Quel bonheur !

L’Agnone parcourt cette vallée le long de grandes vasques granitiques dans lesquelles de nombreux touristes tentent la baignade Les géhèristes S-N souffrent trop pour s’y arrêter tandis que les N-S commencent à sentir l’écurie. Un peu trop motivé, je me retrouve sur le cul, avec une pointe de bâton cassée…

La buvette de la Cascade des Anglais est bien tentante, mais ce serait petit joueur que de faire une pause ici, à 2km du but. J’avale donc ventre à terre la piste forestière qui me mène à la gare de Vizzavona. Ce petit village marque la mi-parcours du GR20, neuf étapes au Nord, six au Sud. C’est souvent l’occasion d’un ravalement de façade avant la suite des festivités.

Pour moi, l’aventure se termine ici, devant un menu corse (assiette de charcuterie avec coppa, lonzu et saucisson de sanglier, omelette au brocciu et crème brûlée, le tout arrosé de Pietra, la bière à la châtaigne). J’ai trois jours d’avance sur mon planning. En serrant les dents, je pourrais tenter de boucler le GR. Mais l’envie de revoir ma petite famille est plus forte. Un long trajet m’attend, via Corte, Bastia, Toulon, et Genève. Le lendemain de mon retour, Cyril me gratifie de ses premiers pas à quatre pattes. J’ai fait le bon choix!